Ma grand-mère a quatre-vingt-six ans. Pendant dix ans, elle est allée chaque semaine sur la tombe de mon grand-père. Le mardi, toujours. Elle emportait un chiffon, une petite bouteille d’eau, et selon la saison des fleurs coupées dans son jardin. Elle restait une demi-heure, parfois plus. Elle lui parlait. Puis elle rentrait.
Et puis un hiver, ses jambes ont dit non. Un mardi, elle n’y est pas allée. Le mardi suivant non plus.
Elle n’en a jamais parlé. C’est à ça que je l’ai vu.
Un dimanche, elle m’a demandé, l’air de rien, si je passais parfois par là. J’ai compris ce qu’elle n’osait pas demander. J’y suis allé le lendemain.
La tombe n’était pas à l’abandon, huit mois seulement. Mais la mousse avait commencé à gagner le bas de la stèle, des herbes sortaient d’un joint, et il restait un pot de chrysanthèmes de novembre, vide, renversé par le vent. Rien de dramatique. Rien qu’un peu de temps qui passe sans personne pour l’essuyer.
J’y ai passé deux heures. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais. J’ai frotté, j’ai désherbé, j’ai redressé le pot. Et avant de partir, sans trop savoir pourquoi, j’ai pris une photo.
Je la lui ai montrée le soir même, sur l’écran du téléphone. Elle a mis ses lunettes. Elle a regardé longtemps. Elle a passé son pouce sur l’écran, comme on passe la main sur une pierre. Puis elle a dit : « Il est propre. » Et elle s’est mise à pleurer, doucement, comme on pleure à quatre-vingt-six ans : sans bruit, et sans s’excuser.
Elle ne regardait pas une photographie. Elle était là-bas.
J’ai compris ce soir-là que je n’avais pas nettoyé une pierre. J’avais rendu à ma grand-mère un geste qu’elle croyait avoir perdu pour toujours. Une photographie avait suffi à la remettre devant lui.
Alors j’ai commencé à y penser. À tous ceux que quelque chose retient : des jambes qui ne portent plus, un travail qui ne desserre jamais, une route trop longue, des moyens qui manquent. À tous ceux qui voudraient être là, et qui n’y sont pas. Aux familles trop dispersées pour s’organiser, et qui finissent par ne plus en parler entre elles parce que le sujet blesse tout le monde.
Ils ne sont pas négligents. Ils sont loin, ou fatigués, ou les deux. Et ils portent tous la même chose : la crainte que l’endroit se dégrade, et la honte de ne pas pouvoir y remédier.
C’est pour eux que Mémoria Sépulture existe.
Nous ne remplaçons personne. Ce que nous faisons est plus modeste : nous allons là où vous ne pouvez plus aller, nous prenons soin comme vous l’auriez fait, et nous vous en donnons des nouvelles. Des images, datées, après chaque passage. Pour que vous puissiez faire ce que ma grand-mère a fait ce soir-là : regarder, et savoir que tout va bien.
Nous travaillons ici, à Vichy et dans le bassin de l’Allier. Nous connaissons ces cimetières, leurs allées, la pierre qu’on y trouve et le vent qui renverse les pots. Nous n’employons que des produits naturels et nous ne touchons jamais une sépulture avec une machine qui pourrait l’user.
Et nous restons petits, volontairement. Assez petits pour savoir de qui l’on parle quand vous nous appelez, et pour que chaque tombe dont nous avons la charge reste, quelque part, celle de quelqu’un.
Ma grand-mère ne fait plus le chemin.
Nous le faisons pour elle. Et pour vous.
Mémoria Sépulture · Vichy